Mon avortement aux États-Unis
Les femmes sont des reines, les femmes sont des guerrières qui se battent depuis tant d’années pour leurs droits… Je vis aux États-Unis et hier, j’ai avorté.
Les droits des femmes
Une grossesse sous stérilet

En arrivant dans ce pays il y a 6 ans, j’ai renoncé, honteuse et pleine de culpabilité, à tant de droits fondamentaux pour lesquels mes grand-mères et arrière-grand-mères se sont battues. Je n’ai plus eu le droit de travailler, plus eu le droit de voter, ni même de posséder de l’argent en mon nom propre. Cette situation, bien que temporaire, m’a fait beaucoup de mal.
Durant les années de présidence de Trump, j’ai regardé d’un œil lointain passer ces lois contre l’accès à l’avortement. Pas concernée, en plein dans mes projets bébés… Et puis, ce matin du 3 octobre a rebattu toutes les cartes. Un doute, des douleurs aux seins, des nausées passagères… Se pourrait-il que je sois enceinte?! Il ne suffit que d’un centième de seconde au test pour virer positif. Impossible! Je porte un stérilet en cuivre depuis seulement 2 ans, il devrait tenir en place et nous prévenir de tous risques pour encore 8 longues années! En larmes et en état de choc, je rejoins votre papa dans le lit, le soleil n’est pas encore levé. Je lui dis “putain, je suis enceinte”… Putain… Quelques minutes passent sans que nous ne disions un mot. Puis la journée commence. Vous n’avez pas école pour les 4 prochains jours, il va falloir faire bonne figure et prétendre que tout va bien.
Me reviennent alors en mémoire ces débats pour ou contre l’avortement, je me précipite sur mon téléphone pour vérifier la légalité et l’accès à cette procédure en Virginie, l’état où nous vivons. Il semblerait que nous soyons un des rares États du sud où l’interruption volontaire de grossesse soit encore légalisée. Je suis soulagée mais toujours sous le choc. Dès 8h30, je prends mon téléphone et contacte ma gynécologue, je lui dis que je suis enceinte et que je souhaite mettre un terme à cette grossesse. Elle ne m’explique rien de particulier, me fixe simplement un rendez-vous le mercredi suivant pour dater la grossesse. Je suis toujours sous le choc, je ne me pose pas trop de question et me sens rassurée d’avoir mis en place un “plan d’action” si rapidement.
Tout pour être heureuse
J’entame la journée mécaniquement, nous allons à la salle de sport, je m’apprête à commencer mon cours mais les larmes me surprennent. Je suis enceinte putain… Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel?! Dans ma tête, ça tourne dans tous les sens. Mais le doute ne plane à aucun moment sur l’éventualité de mener cette grossesse à terme. Notre famille est au complet depuis l’arrivée de Sasha. Nous avons vécu chaque étape de la grossesse, l’accouchement et le postpartum comme les dernières fois. Nous avons savouré les bonheurs et enduré les difficultés de chaque instant avec nulle intention de repasser par là. C’est notre bonheur à nous, notre choix depuis le début. Après tant d’années de sommeil coupé, tant de pleurs et d’esprits brouillés par l’épuisement physique et moral. Nous apprenons enfin à nous retrouver en tant que couple, à se demander même à quel moment ce “miracle” a bien pu se loger en moi…
Une très bonne amie à qui je me confie me questionne sur les raisons de cette décision. Elle me dit alors “mais je ne comprends pas, vous avez tout pour être heureux, votre famille se porte bien, vous avez de bons revenus. Il n’y a rien qui devrait ne pas vous donner envie de garder ce bébé.” Je lui réponds que justement, oui, aujourd’hui tout va bien! Et c’est exactement la raison pour laquelle je ne souhaite pas venir mettre en péril ce si bel équilibre que nous avons tant peiné à trouver! Financièrement déjà, nous avons en effet la chance et le privilège de pouvoir voyager plusieurs fois par an, de nous offrir une soirée de babysitting, parfois deux, chaque mois, de faire des activités chaque week-end. Mais tout cela ne serait plus si simple en ajoutant une cinquième tête à notre équipe. Logistiquement ensuite, nous trouvons tout juste le temps à vous offrir en tête-à-tête, chose qui ne serait plus envisageable avec un troisième enfant. Et humainement, tout simplement, après 5 ans de postpartum, je commence tout juste à sortir du brouillard. J’ai mis des années à me rencontrer en tant que mère, des années a me connecter avec la nouvelle femme que je suis. J’ai entrepris une thérapie au mois de mai qui a révélé tant de choses (dont je parlerais sûrement dans un autre post)… Alors, égoïstement, je choisis de me faire passer en priorité à présent. Oui, nous avons tout pour être heureux, et c’est bien la la raison de cet avortement.
Gestion de crise dans le couple
Deux ou trois jours passent sans que le moindre mot au sujet de la grossesse ne soit échangé avec votre père… Je me sens démunie et très seule, mais je sais que je joue un double rôle. Face à vous, je suis tout sourire et toute guillerette, alors que j’aimerais qu’il me prenne dans ses bras, qu’il me dise que ça va aller, que je suis forte… Je ne sais pas trop ce que j’attends à vrai dire, mais la rancœur de son silence monte en moi et je sens que je vais éclater d’un jour à l’autre. Samedi soir, nous nous posons devant une série et je réalise que je ne suis pas vraiment renseignée sur les procedures d’avortement. Je fais quelques recherches sur google et découvre qu’une clinique spécialisée se trouve à une trentaine de minutes de la maison. Je comprends en fait que le rendez-vous à mon cabinet gynécologique ne fera rien avancer, et me ferait au contraire perdre du temps. Je remplis donc tous les documents en ligne avec cette clinique, formule une demande de rendez-vous, et, un peu provocatrice, j’annonce à votre père que je devrais avoir rendez-vous pour une IVG la semaine prochaine. Il ne réagit pas… Je suis vraiment navrée de cette non réaction mais ne dis rien.
Le dimanche matin, alors que je m’apprête à donner un cours de yoga prénatal… Ironique n’est-ce pas, de travailler chaque jour avec des femmes enceintes ou de toutes jeunes mamans, j’envoie un message incendiaire à G. Les mots dépassent mes pensées mais j’ai besoin de lui faire un électrochoc, j’ai besoin que l’abcès soit percé une bonne fois pour toute. Je rentre à la maison quelques heures plus tard pour trouver un mari évidemment très en colère de s’être fait insulter de la sorte par sms… Mais finalement nous ouvrons le dialogue, enfin, et comprenons que nous sommes sur la même longueur d’ondes. Cette situation n’est pas idéale, loin de là, mais il n’est pas question d’envisager une autre issue. Nous retrouvons un peu de légèreté et cela me fait beaucoup de bien.
Des émotions contradictoires
Le soir, alors que Papa est parti faire sa séance d’escalade, je me torture de nouveau l’esprit. Je ne comprends pas comment j’ai pu si vite faire mon choix, comment aucun doute, aucune tristesse ne m’ont habitée. J’ai peur d’avoir raté quelque chose dans mon process et d’avoir des regrets dans quelques temps… C’est peut-être bête, mais je me plonge volontairement dans une ambiance triste, des musiques sur la maternité dans les oreilles et des émotions plein le cœur, je pleure, quelques larmes, mais pour autant aucun doute ne me gagne. Durant les deux semaines qu’aura duré cette grossesse, pas une seule fois je ne me suis projetée avec un bébé dans les bras…
Lundi matin je suis tellement heureuse d’avoir un rendez-vous programmé avec ma psy! Les nausées sont arrivées en force et la fatigue du premier trimestre avec. Je lui vide mon sac sur les nouvelles des derniers jours. Je lui fais part de mes questionnements sur mon état émotionnel, suis-je dans le déni ? Vais-je me retrouver six pieds sous terre dans un mois ou deux en réalisant l’acte que j’ai commis? Elle se montre rassurante et m’explique que pour qu’un deuil se fasse, il faut qu’il y ait une perte. Dans notre cas, il n’y a pas nécessairement de deuil à faire. Nous n’avons projeté aucun désir, aucune attente dans une grossesse ou un troisième enfant. Aujourd’hui le deuil serait dans la situation inverse. Mais dans le cas de cette interruption de grossesse, ce n’est absolument pas malsain de se sentir détachée émotionnellement. Je lui demande comment cela se fait que je trouve une fausse couche, même en tout début de grossesse, terriblement triste, et que ma situation ne m’attriste pas du tout. Elle m’explique encore une fois, qu’il ne s’agit d’une grossesse ou d’un futur bébé que dans le cœur et les projections que l’on se fait. Dans notre cas, ce n’est qu’un “amas de cellules” qui viendraient potentiellement détruire tout un équilibre familial si on le laissait continuer son développement.
L'interruption volontaire de grossesse auX États-Unis
Clinique d'avortement lugubre
Cette même matinée, la clinique me rappelle et me fixe un rendez-vous pour jeudi après-midi. Je fais le choix d’un avortement médicamenteux. Je n’en suis qu’à quelques semaines de grossesse et cela me paraît plus simple qu’une aspiration. Je suis tellement contente que les choses puissent se faire si vite! Je contacte alors deux mères de mon entourage, deux femmes, deux guerrières qui sont passées par là. J’ai besoin de conseils et de réassurance, sur la prise des médicaments, la gestion de la douleur, et des émotions. Elles ont chacune vécu des situations bien différentes et leurs points de vue m’aident beaucoup. Les jours s’égrainent et je fais un peu l’autruche, avouons-le…
Enfin, jeudi arrive! Je me rends à la clinique toute contente et impatiente, sûre de moi, même! J’ai accouchée de ma Sasha sans antidouleurs et à la maison, je devrais pouvoir gérer un avortement à 4 semaines de grossesse! Le bâtiment est tellement glauque, je suis refroidi instantanément en entrant dans ce vieil immeuble en décrépitude des années 50. L’ascenseur qui monte au troisième étage semble vouloir rendre l’âme d’un instant à l’autre… Je m’attendais a voir des manifestants anti avortement mais il n’en est rien. Seul indice que cette clinique est un peu “controversée “, une vieille dame, bénévole, faisant office de “vigile” et gérant les entrées et sorties avec un badge sécurisé. La salle d’attente ressemble à n’importe quelle autre salle d’attente de gynécologue, avec quelques brochures sur le droit à l’avortement et des messages d’encouragements aux murs. De ci et de là, des affiches et prospectus prônant l’efficacité de tel ou tel moyen de contraception… Des reproductions à taille réelle d’utérus dans lesquels on a introduit un stérilet en cuivre… Je n’y comprend rien, c’est supposé être l’une des méthodes les plus sûres, avec 99,4% de fiabilité… Pourquoi moi?…
Avortement médicamenteux
Les téléphones portables sont interdits passés les portes de la salle d’attente. On nous donne une clé pour le mettre en casier le temps des rendez-vous… Cela ajoute à l’immense solitude que je ressens. Je suis appelée par une première infirmière qui prend mon poids, ma taille, et mon taux d’hémoglobine. Quelques larmes perlent sur mon visage, je ne sais pas trop ce que je ressens à ce moment-là. Je réalise où je suis et ce que je m’apprête à faire, je trouve cela tellement injuste. Je fais pipi dans un petit pot et retourne m’asseoir dans la salle d’attente. Je ne prends même pas la peine de récupérer mon téléphone dans le casier. J’attends silencieusement qu’on me rappelle pour une échographie. Une infirmière me tend un ibuprofène car il faudra retirer mon stérilet avant la prise des médicaments et cela peut être un peu douloureux.
Évidemment, l’échographie se fait dans le silence, bien loin de cette première échographie de datation d’une grossesse tant espérée où les premiers battements de cœur du fœtus font exploser celui des parents… De toute façon à ce stade là, il n’y en a pas encore, de battements de cœur. La praticienne me demande si je souhaite voir les clichés, je refuse évidemment. On me renvoie un fois de plus en salle d’attente, avant de voir le médecin qui enlèvera le fameux stérilet défaillant. La même infirmière qui m’a donné l’antidouleur quelques minutes auparavant me rejoint pour me donner cette fois le traitement que j’aurais à prendre à la maison demain, ainsi que quelques informations sur la marche à suivre et des conseils pour que la situation ne soit pas trop inconfortable… Mais si je comprends bien, cela devrait plus ou moins ressembler à de douloureuses contractions, pendant 4 à 6 heures, avec des pertes de gros caillots de sang… Réjouissant programme… Il y a d’abord un premier cachet à prendre avant de quitter la clinique pour assouplir et ouvrir mon col de l’utérus, à partir de là, je devrais prendre les 4 autres médicaments dans les 24 à 48 heures. Encore une fois, je suis pleine de confiance, j’ai réussi à gérer un accouchement physiologique, je serais capable de gérer cela!
Quand tout ne se passe pas comme prévu
On me rappelle dans la salle d’échographie. Le docteur m’explique alors que dans le cas d’un stérilet défectueux, il serait préférable de procéder à une aspiration car les risques que l’avortement médicamenteux échoue sont plus élevés. J’ai beau insister pour comprendre pourquoi il n’est pas enclin à me faire un cours de médecine et manque clairement de tact et d’empathie face à mon désarroi. Mais je suis déterminée à mettre un terme à cette grossesse au plus vite et attendre une semaine de plus pour une intervention ne me paraît pas envisageable. Sans aucune délicatesse, le docteur me place un spéculum dans le vagin et tente d’accéder à mon col de l’utérus. Il trifouille de longues minutes et tire un peu sur ce que je pense être les fils de ce fameux stérilet, avant de décréter qu’il est trop difficile de l’atteindre et qu’il ne peut le retirer aujourd’hui. Il me demande de me rhabiller et de revenir la semaine prochaine pour une aspiration. Il est froid, inhumain, et sort de la pièce.
Je suis prise d’une crise de rage incontrôlable, je lui hurle de revenir et de m’enlever ce putain de stérilet maintenant. Je refuse de bouger, à moitié nue, pieds dans les étriers, rage au cœur et le visage couvert de larmes. Je sens la crise de panique monter en moi à mesure que ma respiration se saccade. Je finis par m’habiller, balançant le sac de médicaments au visage de l’infirmière, hurlant à la réceptionniste que si ils ne me remboursent pas les $500 que je leur ai versé, je les poursuivrai en justice. Je cours jusqu’à cet ascenseur de l’horreur, quitte l’immeuble aussi vite que possible et m’effondre sur le trottoir, incapable de respirer, de penser, un voile devant les yeux et les oreilles bourdonnantes. Mais qu’est-ce que c’est que cette merde?!?! Pourquoi ça m’arrive à moi! Je ne peux pas appeler G., il est pile 15h30, heure de sortie d’école, il doit être en train de gérer comme il le peut entre le boulot et les goûters. Je lui envoie un message, lui disant de vous mettre devant la télé en rentrant et de s’isoler pour m’appeler. J’appelle entre-temps ma meilleure amie qui m’aide à calmer la crise de panique. Elle se veut douce et rassurante, ça me fait tant de bien. Au téléphone avec votre père, j’accepte que je dois prendre sur moi et retourner dans la clinique pour comprendre les options qu’il me reste. Il n’y a que cet endroit de toute façon, pour nous aider à sortir de cette situation.
Je finis par ravaler ma fierté et remonte m’excuser. Les infirmières, toutes plus douces les unes que les autres, me rassurent et me disent que je ne suis pas la première et ne serais certainement pas la dernière… L’une d’elle me prend à part dans un bureau et m’explique le déroulé de l’intervention. La prochaine date possible n’est que le jeudi suivant… Je n’ai d’autre choix que d’accepter de toute façon.
Une dernière semaine compliquée
Les maux de grossesse
Je rentre à la maison et annule le cours de yoga prénatal que je suis supposée donner ce soir, j’en suis bien incapable… Les nausées se sont intensifiées, je ne supporte plus les odeurs de cuisine et ne peux manger que des féculents et de la viande… Les envies de malbouffe reviennent, je suis bel et bien enceinte… Les jours passent et mon état ne fait qu’empirer. Je vous explique que je suis malade et que le docteur m’aidera bientôt à aller mieux. Je déteste vous mentir, vous cacher la vérité… Mais comment comprendre à cinq ans, le concept de l’avortement… Je fais quelques recherches sur l’aspiration et suis rassurée, ça semble moins douloureux que les médicaments, finalement. Et les symptômes de grossesse devraient partir plus vite. Il me tarde…
Un peu honteuse, sans vraiment savoir pourquoi, je décide d’en parler à mes parents. Je ne comprends pas ce sentiment de honte qui me ronge. C’est mon corps, ma vie, mon choix… Merde! Pourquoi me sentir si mal alors? Je décide que je porterais à présent haut et fort la voix de toutes ces femmes qui ont choisi leur destin de mères. Cette chance que j’ai de pouvoir faire ce choix éclairé devrait être accessible à toutes les femmes de ce monde!
La semaine passe et il est à présent temps d’entamer mon régime alimentaire de fast et junk food… Mon seul allié de grossesse étant le big mac, allez savoir pourquoi! Heureusement que cette grossesse là ne durera que deux semaines… Lundi est une dure journée car à nouveau, vous n’avez pas école. Je parviens difficilement à aller travailler mardi… Et mercredi est l’hécatombe, je passe la journée à vomir ou allongée dans le canapé. Heureusement, Papa se rend super disponible et gère la maison et l’intendance. Plus que 24 heures, courage!

Attendre, encore et encore
Jeudi matin, j’ai un petit regain d’énergie pour emmener Sasha à un rendez-vous médical et dans un café-jeux. Je tente de ne pas trop penser à ce qui m’attend l’après-midi, même si l’impatience me gagne. Je me présente à la clinique presque trente minutes en avance. Pas de test de grossesse pipi cette fois, ils me connaissent bien maintenant. Une première infirmière me donne le fameux médicament pour dilater et assouplir le col de l’utérus. Celui-ci prend environ 1h30 pour faire effet, je dois rester dans la salle d’attente pendant tout ce temps.
Une bénévole, qui est aussi doula, me prend à part quelques minutes pour me proposer sa présence pendant l’intervention. Elle m’explique que je pourrais lui serrer la main aussi fort que nécessaire, que je devrais bien respirer, comme au yoga… Et finalement, ses mots qui se veulent rassurants, commencent à me faire peur. Je pensais bêtement que l’anesthésie ferait que je ne sentirais rien, un peu comme une péridurale… Mais il semblerait que ce soit bien plus douloureux que ça… Bon, je me dis que je serais capable de gérer, je suis forte après tout! J’attends, de longues minutes, avec ses horribles nausées qui ne me quittent plus désormais. Je me dis que c’est bientôt fini, que dès demain je me sentirai mieux! Les minutes passent et je commence à songer que je devrais peut-être annuler de nouveau mon yoga prénatal de ce soir car il commence à se faire tard. Au moment où je m’apprête à écrire le mail, une infirmière me demande de la suivre.
Elle m’accompagne dans une immense salle d’opération, lugubre et extrêmement froide, au centre de laquelle se trouve un lit gynécologique. Elle me dit de me déshabiller à partir de la taille et de me couvrir d’un drap en papier. Je suis transie de froid. L’horloge face à moi fait défiler les minutes et je sais à présent que je serai vraiment en retard à mon cours, si tant est que je puisse y aller tout court… ça craint… Il y a quelques machines autour de moi, mais dans l’ensemble la salle est vide. La peinture s’écaille de partout. Et ce froid… J’attends, à moitié nue, sur cette table d’oscultation, 10, 15, 20 minutes… J’entends les bruits d’aspiration de la salle voisine… Le docteur a enchainé tout l’après-midi, nous étions une petite dizaine dans la salle d’attente aujourd’hui.
Sur les deux après-midis passés à la clinique, j’ai vu tous les profils de femmes. Des mères, des jeunes filles, des femmes plus matures, de toutes les origines et toutes les ethnicités. Il n’y a pas de profil type de la femme qui avorte. La nature peut se montrer injuste avec chacune d’entre nous… Que ce soit pour essayer d’avoir un enfant, ou pour ne pas en avoir tout court…
Un avortement par aspiration
Finalement, après 25 minutes, une infirmière et le médecin entrent dans la salle ainsi qu’une interne. Il n’est ni doux ni chaleureux, mais pas mal-aimable non plus. Il n’a pas le temps pour les cajoleries, de toute façon, ni lui ni moi n’avons envie d’être là. L’infirmière voit que je tremble de froid et me met une couverture polaire sur le bas du corps. La gentille doula, bénévole à la clinique, entre dans la salle et me donne la main. Je me mets aussitôt à pleurer. Elle m’essuie les yeux avec un mouchoir tandis que le docteur commence à m’osculter… Sans me prévenir… Le consentement dans cette situation, à quoi bon? Il me fait ensuite une échographie et finalement me dit “qu’on va y aller”. Il me fait une première piqûre d’anesthésie, je commence mes respirations de yoga, longues et contrôlées, je regarde ma doula intensément, elle sera mon ancre. L’intervention devrait durer 5 à 10 minutes.
Ça va aller. La seconde piqure d’anesthésie provoque de forts bourdonnements dans mes oreilles et je sens instantanément que ce ne sera pas si simple. Je préviens ma doula que je risque de perdre connaissance. Je respire, longuement. Inspire par le nez, souffle par la bouche. Détends-toi. Mais la douleur est intense. Comme si on tentait de sortir mon utérus par le vagin… Une première sensation brutale, le stérilet est sorti, puis une seconde, c’est la grossesse qui se détache. J’entends que c’est fini… Mais pour moi ce n’est pas fini, je me sens partir. Je leur dis que “mon corps s’arrête”, ça ne va pas du tout. Je me mets sur le côté. Tente de reprendre mes esprits mais la douleur dans mon bas ventre et cette sensation de quitter mon corps sont trop fortes. Mes yeux se ferment mais j’entends et sens tout ce qu’il se passe autour de moi. Mon pouls est trop bas, ça commence à paniquer et à s’agiter, ma tension chute, mon taux d’oxygène est alarmant.
Les minutes passent, je reprends vie. Je jette un œil à la pendule, ça ne fait que quelques minutes. Je demande à boire tant bien que mal mais mes yeux se ferment et mon corps ne m’appartient toujours pas. Le docteur est parti, pas très inquiet lui… Les infirmières s’affairent à me faire croquer dans des bretzel et boire du jus de pomme. Petit à petit je reviens à moi. Mon bas ventre me fait si mal! Et il est si tard!!! Je demande à appeler mon mari, ma doula me propose de le faire à ma place pour qu’il prévienne ma salle de yoga et annule mon cours. Je lui demande de ne pas l’inquiéter, de lui dire que tout va bien. Même si à cet instant je ne sais pas bien comment je pourrais conduire jusqu’à la maison seule…
Je finis par me redresser et parviens à marcher jusqu’à la salle de repos. Il y a là de grands fauteuils inclinables et des couvertures chauffantes à se poser sur le bas ventre. J’aurais aimé passer l’après-midi ici plutôt que dans la salle d’attente… Une autre femme est avec moi, elle dit n’avoir aucune douleur… La chance! Moi j’ai mal et je ne m’en cache pas, sauf que je ne peux pas prendre d’ibuprofène avant 20h ce soir.
Une fois le choc passé, je me sens vite mieux. Le docteur revient me voir, pas si inhumain finalement, il pense que c’est une réaction due au stress, ça peut arriver. La douce doula qui s’occupe de moi finit de clore mon dossier, je la vois placer dans la pochette les images de l’échographie réalisée un peu plus tôt. Instinctivement, je lui demande si je peux les voir. Elle me les montre avec plaisir, mais il n’y a vraiment pas grand chose. Je suis contente d’avoir agi tôt.

Après l'IVG
On me laisse repartir moins de trente minutes après la fin de l’intervention… Maintenant, ça me parait fou, mais sur le coup, je n’avais qu’une hâte, retrouver ma famille et mon lit. Je roule tranquillement, m’arrête acheter des sushis et constate avec horreur que les nausées reviennent. Je vomis à peine arrivée à la maison… L’avenir me dira que ce sera le dernier, le tout dernier vomissement de cette histoire morose. Je suis lessivée, j’ai eu si froid et si chaud, si peur et si mal, j’ai tant espéré et tant attendu ce moment. Je me mets au lit juste après le délai pour pouvoir prendre un anti-douleur.
Le matin, en me levant, j’attends les nausées et les vertiges qui me poussaient ces derniers jours à m’allonger au sol de la cuisine pendant la préparation du petit-déjeuner. Mais rien, aucune nausée. Je me sens en forme. Je peux aller prendre Sasha dans son lit quand elle se réveille. Je peux vous déposer à l’école et aller au sport, je peux aller chercher Sasha en courant à midi. Je parviens à remanger des légumes!! Je peux revivre!
Mon histoire, mais pas toutes les histoires
Je réalise que tout ça est derrière moi, derrière nous. Je réalise la chance que j’ai eu.
Alors oui, j’aurais préféré une belle clinique moderne et chauffée, j’aurais préféré des docteurs bienveillants et délicats, j’aurais préféré une assurance santé qui prenne en charge cet avortement…
C’est si triste de devoir accepter cela et même de me sentir chanceuse de n’avoir subi “que” ça…
Aujourd’hui je ne suis plus enceinte, je ne vivrai pas cette grossesse non désirée, je ne subirai pas une maternité qui ne me correspondrait pas.
Merci à toutes ces femmes, ces reines, ces guerrières qui se sont battues pour nos droits. Merci à elles et merci à toutes celles qui continuent de se battre. Je souhaite joindre ma voix aux leurs pour que mon histoire ne soit pas OK, pour que les histoires morbides de toutes ces femmes du monde et des états d’Amérique où l’avortement est illégal ne soient pas OK. Je sais que j’aurais mérité un meilleur traitement et de meilleures conditions…
Quel lourd poids sur les épaules d’une femme que la honte et la culpabilité de ce choix… quand notre coeur saigne pour toutes ces mères qui ne parviennent pas à porter et donner la vie. Quel lourde charge que la honte d’avoir accès à un avortement légal et rapide… quand notre coeur saigne pour toutes ces femmes qui mettent leurs vies en danger pour le faire clandestinement. Quel fardeau de ne pas pouvoir se sentir privilégiée et chanceuse de subir des médecins inhumains et un cadre lugubre… quand nos soeurs du bout du monde ou même nos voisines vivent des situations bien pires encore.
Je ne pourrais pas changer le monde mais je peux toujours tenter de crier plus fort pour espérer du meilleur.
Mes filles, mes amours, je vous souhaite de ne jamais avoir à traverser une telle épreuve. Sachez que quelques soient les épreuves que la vie mettra sur votre route je serai là, une épaule pour pleurer, une main pour vous accompagner, un bouclier pour vous protéger, une béquille sur laquelle vous appuyer. J’ai été physiquement très seule ces dernières semaines mais mon coeur était rempli de l’amour de mes proches, et pour ça je suis heureuse d’avoir trouver la force de prendre la parole. Je vous aime tant.